Courant, banal, invisible à force d'évidence, le sel est pourtant chargé d'un symbolisme lourd et ambivalent, commun à de nombreuses civilisations. Il disparaît dans l'eau et on l'en extrait par le feu (par évaporation) ; il agit à la fois comme conservateur des aliments et comme destructeur par corrosion. C'est une matiére qui cumule les paradoxes, mais, dans tous les cas, elle est incorruptible, d'où son usage, chez les Grecs, les Hébreux et les Arabes, dans des rituels visant à sceller une amitié. On partage le sel comme le pain, entre "copains", selon l'éthymologie du mot. Le sel, quant à lui, a donné le mot "salaire", à l'origine somme alouée au soldat romain pour s'acheter le nécessaire, à commencer par une ration de sel. En effet, ce produit a longtemps été cher et précieux : en France, on lève l'impôt sur le sel jusqu'à la révolution. Dans la Bible, "l'alliance de sel" désigne une alliance entre le peuple et Dieu, que celui-ci ne peut briser : incorruptible encore. "Reçois le sel de la sagesse", disait autrefois le prêtre lors du baptême chrétien, déposant quelques grains dans la bouche du baptisé en rappel de cette alliance et à des fins purificatrices. Car le sel est par-dessus tout un symbole de pureté, souvent utilisé pour assainir ou protéger un lieu. Au Japon, reste vivace la coutume de répandre chaque jour un peu de sel (shio) sur le seuil de sa maison, ainsi qu'à l'intérieur de celle-ci après la visite de quelqu'un dont la présence a été considérée comme une souillure. De même, dans les campagnes européennes, les étables et la pâturages étaient autrefois "salés" pour éloigner les mauvais esprits. Nombreux, encore aujourd'hui, sont ceux qui apportent un peu de sel dans un nouveau logement le jour de leur emménagement, aussi bien en Europe et en Afrique du Nord qu'en Amérique. Le sel a souvent été mélangé au mortier destiné à construire des ponts ou des bâtiments, ou encore, dans les pays arabes, étalé en couche épaisse sur les dallages. De façon générale, le sel repousse les sorcières, les fantômes et les démons. En Europe et en Perse, la coutume voulait que l'on attache au cou des enfants un petit sachet de sel fin pour les prémunir contre le mauvais oeil : les sorcières devaient compter les grains avant de jeter un sort, et perdaient ainsi leur pouvoir. Bref, l'histoire ne manque pas de sel, mais quand celui-ci manque à la vie, c'est que le bonheur, en effet, n'est pas au rendez-vous.