La dent de requin est l'une des amulettes les plus prisées au Cambodge, mais on la trouve également dans les pays bordés de mers où sévit le squale. Animal puissant, féroce et vorace, il fascine autant qu'il effraie. Porter en collier l'une de ses dents, son arme par excellence, c'est s'approprier sa force, au même titre que posséder une patte d'ours ou une griffe de tigre, à la fois emblème métonymique de la puissance de l'animal et trophée. Au cou d'un enfant, elle protège du mauvais oeil et facilite les poussées dentaires. En outre, on pense que le requin a un sixième sens qui lui permet de pressentir le danger, non seulement parce qu'il détecte de loin la présence du sang, mais aussi parce qu'il a été prouvé qu'il s'affole à la veille d'un tremblement de terre (en Chine, des requins sont enfermés au large dans de grandes cages surveillées par des caméras). D'une certaine manière, les dents sont souvent considérées comme porteuses de vertus magiques. Nulle part dans le monde on ne se sépare à la légère de ses dents tombées ou arrachées, et leur perte est toujours considérée comme un événement de très mauvais augure, qu'il survienne réellemnt ou en rêve : c'est le sacrifice de ses défenses, la perte d'une énergie vitale (d'où la victoire sur le requin, manifestée, justement, par cette mutilation). C'est bien le transfert de la force virile qui s'opère là. Les pratiques superstitieuses liées aux dents de lait font référence, non pas à la symbolique agressive de l'organe, mais plutôt à celle d'une identité en devenir. Les dents sont synonyme de nouvelle étape : sevrage du nourisson, âge de raison, puis vieillesse. dans plusieurs civilisations, on enterre le mort avec les dents qu'il a perdues, et donc soigneusement conservées, pour veiller à son intégrité. Quant à la coutume des dents de lait que l'on offre à la petite souris dans l'espoir de voir pousser des dents aussin fines, blanches et solides que celles du rongeur, on l'observe, curieusement, autant en Europe qu'en Nouvelle-Guinée ou au Mexique. Au Moyen Âge, en Europe, ces dents de lait étaient enchâssées dans de l'argent et portées au bout d'une chaîne en guise de porte-bonheur, au même titre que des dents de mort. Dans tous les cas, il s'agit d'une sorte de relique, animale ou humaine, qui fut vivante autrefois et qui demeure, dévitalisée certes, mais facile à conserver, précieuse parce que rare et comprenant de l'ivoire, arme miniature et souvenir imputrescible de ce qui n'est plus.
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