Les ajoncs épineux étaient couramment utilisés au Pays de Galles pour se protéger contre les êtres féériques. On croyait, en effet, que ces derniers ne pouvaient franchir une haie formée par ces arbustes et on en plantait fréquemment autour des maisons.

 

Un jour, il y a une trentaine d'années environ, madame Stanley se rendit dans une maison ancienne pour voir une vieille femme à laquelle elle avait coutume de rendre visite. C'était une misérable masure. Lorqu'elle en ouvrit la porte, il y faisait si inhabituellement sombre qu'elle appela la vieille Betty Griffith. N'obtenant aucune réponse, elle entra dans la piéce, éclairée à l'autre bout par une minuscule fenêtre dont l'unique carreau ne donnait que peu de lumière. Quelques tisons incandescents luisaient faiblement dans le pauvre foyer, ce qui lui permit de voir l'alcôve où se trouvait normalement son lit. Elle fut étonnée de la trouver complètement obstruée par une barricade d'épais ajoncs, si étroitement entassés et serrés qu'on ne voyait plus aucun lit. Elle appela de nouveau Betty Griffith ; aucune réponse ne lui parvint. Elle jeta un coup d'oeil tout autour de la misérable chambre ; le seul indice de vie était une plante du Juif Errant ainsi appelée par les pauvres gens qui l'appréciaient beaucoup pour orner leurs fenêtres. Elle était plantée dans un pot à thé ébréché, posé sur l'appui de la fenêtre et le long duquel elle faisait ramper de longues vrilles, avec ça et là de nouvelles pousses semblant trouver leur subsistance uniquement dans l'air.Tandis que madame Stanley se tenait là, frappée par la pauvreté de cette demeure, un faible soupir s'échappa de derrière les ajoncs. Elle s'approcha et dit :

- Betty, où êtes-vous?

Betty reconnut aussitôt sa voix et se risqua à se retourner vers elle. Madame Stanley fit alors une petite ouverture dans la haie d'ajoncs, ce qui lui piqua fortement les doigts. Elle vit Betty dans son lit et lui demanda :

- Vous ne vous sentez pas bien? Avez-vous froid pour être ainsi confinée?

- Froid? non ; il ne fait pas froid madame Stanley. C'est à cause des Tylwyth Teg * qui ne me laissent aucun répit ; ils me font des grimaces et essaient de s'approcher de moi.

- Vraiment! Oh, comme j'aimerais les voir, Betty.

- Souhaiter les voir, c'est celà? Oh, ne dites pas ça!

- Mais Betty, ils doivent être si beaux et si bons.

- Bons? Ils ne le sont pas.

La vieille femme s'anima de plus en plus et madame Stanley comprit qu'elle pourrait en apprendre d'elle plus encore sur les Tylwyth Teg, aussi lui dit-elle :

- Bon, je vais m'en aller ; ils ne viendront jamais si je reste ici.

La vieille Betty répliqua vivement :

- Non, ne partez pas. Vous ne devez pas me laisser seule. Je vous raconterai tout à leur sujet. Ah! ils viennent et me harcèlent terriblement. Si je suis debout, ils s'assoient sur la table ; ils font tourner mon lait et renverser mon thé. Ils ne me laissent pas plus en paix quand je suis dans mon lit mais m'encerclent et se moquent de moi.

- Mais Betty, dites-moi, à quoi servent tous ces ajoncs? Vous avez dû avoir bien de la peine à les entasser de façon aussi serrée. N'est-ce pas pour tenir à distance les Tylwyth Teg?

- Ils ne peuvent pas traverser cette haie qui les pique trop fortement et je peux alors prendre un peu de repos.

Aussi madame Stanley remit-elle en place les ajoncs et laissa-t-elle la vieille betty Griffith heureuse de son stratagème pour se débarasser des Tylwyth Teg.

 

* Nom gallois le plus fréquemment pour désigner les êtres féériques, signifiant "Belle Famille".