Par une belle matinée de juin, un jeune berger gardait son troupeau dans les petites montagnes nommées Frennifach. Levant les yeux vers le sommet du frennifach pour savoir de quel côté se dirigeait le brouillard (car si le brouillard flottait sur le versant tourné vers le Pembroke, il ferait beau, tandis que s'il l'était vers le Cardigan, il y aurait de la tempête) il aperçut le Petit Peuple, sous l'apparrence de petits soldats dansant en rond. Attiré par cette farandole, il s'en approcha : une gaie compagnie de mâles et de femelles dansait au son de la harpe. Jamais, il n'avait vu de créatures aussi belles et enjouées. Elles l'invitèrent à les rejoindre avec des visages souriants, tout en se penchant, presque au point de tomber, et en tourbillonnant main dans la main. Ceux qui dansaient ne s'aµécartaient jamais du cercle parfait ; cependant quelques uns escaladaient le vieux cromlech tandis que d'autres se pourchassaient avec une rapidité surprenante dans la plus grande jubilation. D'autres encore chevauchaient de petits cheveaux blancs de la plus belle allure ; ces cavaliers étaient de petites dames dont les robes étaient indescriptiblement élégantes et de couleurs variées surpassant l'éclat du soleil ; certaines étaient d'une blancheur &clatante et d'autres du rouge le plus vif *. Les mâles portaient des képis triplement galonnés de rouge et les femelles une fantastique coiffe lumineuse qui flottait au vent. Tout ceci se passait dans le silence car le berger ne pouvait ouïr les harpes bien qu'il les vît. Il se rapprocha alors du cercle et s'aventura finalement à y mettre pied. A l'instant où il le fit, ses oreilles furent charmées par les sons de la plus mélodieuse musique qu'il eût jamais entendue. Transporté par cette séduisante harmonie, il pénétra complètement dans le cercle magique. Il n'y était pas plutôt entré qu'il se retrouva dans un palais scintillant d'or et de perles. la beauté sous toutes ses formes l'environna et tous les plaisirs s'offrirent à lui. Il était libre d'aller où il voulait et chacun de ses mouvements étaient accompagnés par de jeunes femmes de la plus grande beauté. Et aucune langue ne peut dire à quel point il profita de ces joyeuses fêtes. Au lieu du tatws-a-llaeth (pommes de terre et babeurre) auquel il était habitué jusqu'ici, on lui servit des volailles et des viandes de choix sur des plats d'argent. Au lieu de la cwrw (bière brassée à la maisonà , on lui offrit des vins rouges et jaunes merveilleusement délectables, dans des gobelets d'or incrustés de pierres précieuses. Les servantes étaient les plus belles des jeunes filles et tout était servi en abondance. Une seule interdiction restreignait sa liberté : il ne devait boire, en aucun cas, à un certain puits du jardin, dans lequel nageaient des poissons multicolores et même dorés. Chaque jour, de nouveaux plaisirs lui étaient proposés, de nouveaux spectacles magnifiques s'offraient à ses yeux, de nouveaux visages se présentaient à lui, plus beaux encore, si possible, que ceux qu'il avait vus auparavant. tout était conçu pour le charmer ; mais un jour toute sa félicité s'évanouit en un seul instant. Possédant tous les plaisirs que pût désirer un mortel, il désira la seule chose interdite (comme Êve dans le jardin, comme Fatima dans le château). La curiosité le conduisit à sa perte ; il plongea la main dans le puitrs : les poissons disparurent instantanément. Il porta l'eau à sa bouche : un cri confus traversa le jardin. Il la but : le palais et tout le reste s'évanouirent de sa vue et il se retrouva, frissonnant dans l'air nocturne, tout seul sur la montagne, à l'endroit même où il était entré dans le cercle.