(Extrait du livre "Forêt celtique, Forêt sorcière" de Marie des Bois)

Manon, la belle, fées des Bouleaux et des fougères, jouait avec la pluie, tressait le Vent et les herbes sauvages, passait derriére la brume pour danser à la lune avec les lutins. L'Arbre lui contait mille récits et légendes, le savoir des Anciens jours et lui donnait ses pouvoirs.

Un jour où le fils des Nornes s'était embrouillé sur leur tissage, vint à passer un prince mortel, botté de noir, éperons d'argent.

Il séduisit la sylphe et l'emporta au galop de ses trois cents cheveaux piaffant sous la calandre profilée, en son château doré, au mitan de la ville de "Bitumonéon", bien loin de la Forêt, au royaume de Poudrozieu.

Un jour au ciné, l'autre au restaurant, la piscine, le sauna, pour montrer sa belle à tous ses amis ; du champagne d'humain (1) et de l'amour programmé, toutes les nuits... mais plus jamais un jour dans les Bois : "il y a trop à faire pour celà!".

"Où est ma terre couleur de sang et de soleil, parfumée de saisons ; où est mon Vent doux, ses caresses me manquent même dans les bras du prince!"

La fée, s'étiolant comme une plante en pot, s'ennuyait de ses bruyéres, de ses racines tordues dessinant des runes et dissimulant des farfadets. Elle soupirait aprés les secrets des étoiles et se sentait moins souple et moins légère. "Par la verte sève, se disait-elle, le Faune en mes Bois savait mieux me caresser. dans ce parc balayé, peigné, épousseté, les arbres trop bien taillés ne racontent rien ; on a dû leur élaguer l'âme!"

La pauvrette voyait ternir l'éclat de sa chevelure et ses boucles pendaient comme des feuilles d'où la sève s'est retirée. Alarmée, Manon se rendit compte qu'elle ne comprenait plus la source et l'oiseau, l'étoile et le Vent.

Le prince était à un conseil d'entreprise... Par dessus le mur, par dessus les érables du jardin, par dessus les désirs et la Forêt lointaine, la lune ronde se levait, semant la folie d'authenticité dans le coeur des sorcières, au bout des doigts des fées.

Manon jeta sur le lit de tek -où l'on ne rêve pas si bien que dans la mousse- sa robe signée d'un grand couturier et s'encourut pieds nus, vêtue de ses voiles tissés de mystère de lune, sans reprendre son souffle jusqu'à l'orée des Bois profonds. Le contact souple de l'humus sous ses pieds légers envoyait des vibrations de joie dans tout son corps.

Comme elle s'enfonçait sous la verte voûte, loin du bruit et du simili, les lutins gambadaient autour d'elle et les elfes l'entrainaient dans une ronde enchantée jusqu'à la clairiére où Manon se jeta contre le vaste poitrail d'écorce du Faune, entre ses bras velus, feuillus et ses mains vertes et noueuses.

"Je te suis revenue, Maître des Bois Touffus. Je ne suis jamais vraiment partie, j'étais simplement ravie. Mais les pouvoirs de la Forêt m'ont rappelée et jamais plus je ne franchirai son anneau enchanté."

...Ainsi parle la sylphe resplendissante et revigorée, de sa voix fluide où la résine coule avec le miel.

Promesse sous la lune pleine, scellée par un baiser de sève, par les pouvoirs retrouvés, le plaisir et l'harmonie des trois millions de saisons.

 

(1) le champagne des fées, bien plus délicieux et subtilement enivrant, est obenu à partir de la sève printanière de Bouleau.