La jeune fille et le rossignol

( Conte de Corse par Frédéric Ortoli )

 

Une femme avait une fille nommée Belladona. Elle était si jolie qu'on n'en n'avait jamais vue de pareille. Á sa naissance, les fées lui avaient fait toutes sortes de dons, en particulier celui de pouvoir se transformer en ce qu'elle voulait.

Un jour, Belladona dit á sa mére :

- Maman, je veux me marier.

- Mais, mon enfant, tu n'as que quinze ans

- Il faut que je me marie.

- Eh bien, puisque tu le veux, dis-moi quel est celui que tu désires.

- Je veux épouser le rossignol qui chante tous les matins sur notre grenadier.

- Tu veux épouser un rossignol ? Tu perds la tête ou tu veux te moquer de moi?

- Il n'y a rien á dire. Il faut que je me marie avec l'oiseau que j'aime.

La pauvre mére était désolée. Elle essaya de faire entendre raison á sa fille, mais elle n'eut guére
de succés. Alors, croyant que jamais elle ne réussirait á la convaincre, elle enferma sa fille á double tour, craignant qu'elle ne sortît sous une forme quelconque.

Un jour, la mére fut invitée â une fête. Elle y alla aprés avoir laissé Belladona á 1a garde du chapelain. Mais lorsque sa mére fut partie, la jeune fille dit au chapelain :

- Mon bon chapelain, voulez-vous me laisser cueillir une de ces belles grenades qui mûrissent
devant notre porte?

- Non, ma belle enfant, répondit le chapelain. Votre mére a défendu de vous laisser sortir.

-Au moins, allez m'en chercher une afin que je puisse la manger.

- Celà, je le veux bien.

Le chapelain ouvrit la porte de la chambre pour aller cueillir la grenade. Aussitôt Belladona se transforma en mouche, prit son vol et sortit de la maison. Une fois dehors, elle reprit son aspect normal et redevint aussi belle qu'auparavant. Elle se mit alors á courir les champs á la recherche de son rossignol. Quant au chapelain, il fut bien étonné de ne plus trouver Belladoua dans la chambre oú il l'avait laissée. Et de plus, il était fort ennuyé, car il ne savait pas ce qu'il dirait á la mére. Il chercha partout, mais en vain. Enfin la mére revint de la fête.

-Eh bien, chapelain, comme cela s'est-il passé?

Il lui fallut dire ce qui était arrivé. La mére se montra trés irritée de la fuite de sa fille. Cependant, elle se calma et envoya le chapelain á la recherche de Belladona. Le chapelain partit. Ayant voyagé toute la journée sans la retrouver, il la vit enfin sur le bord d'une riviére.

- Belladona, Belladona, n'ayez pas peur, votre mére vous pardonne.

En le voyant, la jeune fille se changea en anguille et elle sauta dans la riviére. Le chapelain s'approcha du bord, chercha, mais ne vit qu'une anguille qui faisait mille tours dans le cours d'eau. Il ne voyait plus Belladona. Comme la nuit approchait, il retourna á la maison et dit á la mére :

- J'ai vu votre fille prés d'une riviére. Je lui ai parlé. Mais en m'apercevant, elle a disparu tout á coup sans que j'aie pu savoir oú elle a passé. Il n'y avait qu'une anguille qui jouait dans le cours d'eau.

- Eh bien, cette anguille, c'était ma fille. Si vous l'aviez prise, elle serait revenue á son premier état.

Le lendemain, le chapelain repartit á la recherche de la jeune fille. Dans une plaine immense, il reconnut Belladona. Vite, il courut vers elle, mais dés qu'elle le vit, elle se changea en une forêt impénétrable dans laquelle s'égara le pauvre chapelain. Il dut retourner á la maison et expliquer ce qui lui était arrivé.

- Si vous aviez pris une branche d'un des arbres de la forêt, dit la mére, Belladona aurait été forcée de vous suivre et nous aurions ma fille.

Le lendemain, pour la troisiéme fois, le chapelain partit á la recherche de la jeune fille. Á l'entrée d'un village, il vit une chapelle, et, tout auprés, un curé qui lisait son bréviaire. Il lui demanda :

- N'avez-vous pas vu passer une jeune fille par ici, il y a quelques instants?

- On dit la messe en ce moment.

- Ce n'est pas ce que je vous demande. Avez-vous vu passer une demoiselle?

- Entrez, vous arrivez encore á temps, dit le curé.

Et il retourna á la maison.

La mére lui demanda :

- Eh bien, qu'avez-vous vu?

- J'ai vu une chapelle, et auprés, un chapelain qui lisait son bréviaire.

- Le chapelain, c'était ma fille. Si vous l'aviez prise, elle aurait été forcée de vous suivre.

- Mais, á son air grave, dit le chapelain, on aurait cru que c'était un vrai curé.

- Taisez-vous, vous ne ferez jamais rien de bon. Je vais y aller moi-même.

Et la mére partit. Elle marcha plus de trois jours. Alors elle aperçut sa fille sous un arbre qui parlait á son cher rossignol. Se voyant découverte, la jeune fille se changea en rosier. Mais cette fois, elle n'eut pas de chance. La mére s'empara du rosier, qui était déjá tout fleuri, et elle retourna
á la maison. Pendant tout le voyage, le rossignol chantait tristement au-dessus du rosier. Mais la mére de Belladona n'écoutait pas ce qu'il chantait. Elle se hâtait, pressée de faire redevenir sa fille
á son état normal grâce á une certaine eau qu'elle tenait d'une fée de ses amies. Et le pauvre rosier se mourait. Les pétales commencérent á se détacher. Ils tombaient sur le chemin tandis que l'oiseau chantait de plus en plus tristement. Quand la mère de Belladona arriva chez elle, le rosier tout entier était désséché. Jamais la mère ne put redonner vie à sa fille. Pendant trois jours, le matin, le rossignol chanta sur le grenadier. Mais le quatriéme jour, il ne chanta pas. Il était mort.