La fée serpent
( Conte de Suisse par Marie Bonnet )
Un jeune paysan de Prarustin, pauvre et sans famille, travaillait, comme ouvrier, pour un riche agriculteur de l'endroit. Ses journées étaient rudes, souvent excessives, mais jamais il ne se plaignait, et son organisation solide supportait vaillamment ces fatigues forcées.
Un matin, tandis qu'il étendait lestement le foin dans une vaste prairie, en regardant parfois d'un air soucieux la tâche que son patron lui avait confiée, une vision merveilleuse lui apparut. Lá-bas, derriére un bosquet de châtaigniers, une belle fille, jeune menue et svelte, finement revêtue d'une tunique blanche, maniait avec dextérité une fourche étincelante, en couchant plus de foin en une minute que le paysan en cinq ou six.
- Une fée! s'écria la paysan. Allons-y voir! et il franchit en quatre sauts la grande prairie. Mais, ô désappointement! il arriva juste á temps pour apercevoir une opulente chevelure d'or et des pieds mignons disparaissant comme par magie de devant ses yeux. Il retourna á son poste avec humeur et reprit sa fourche d'un mouvement nerveux. Mais au bout d'un instant, quelle ne fut pas sa surprise en voyant la fée á un autre bout du pré, travaillant avec ardeur.
Cette fois, la prudence le retint: il eut le courage de ne pas l'approcher, de ne pas trop la regarder et de ne pas crier tout haut de surprise, en apercevant distinctement son outil d'or chargé de pierreries.
Le soir venu, il devait passer devant la fée pour s'en retourner chez lui. Grâce á elle, il avait fait double tâche, et s'en allait le coeur léger. La jeune femme, penchée en avant, enlevait avec soin les débris de foin emmêlés dans sa fine chevelure frisée. Elle ne vit pas, ou feignit de ne pas apercevoir le jeune homme lorsqu'il passa derriére elle. Lui, devant cette masse blonde agitée par le vent, il faiblit, et frôlant respectueusement de sa main calleuse un pan de sa tunique, il murmura:
- Merci.
Elle revint. Elle revint tous les jours, et se familiarisa. Elle aimait á folâtrer par les champs, á chanter d'une voix perlée. En travaillant, elle s'amusait á tourmenter le jeune homme par des plaisanteries inoffensives et lui, la laissait faire, ravi par sa grâce et sa fraîcheur. Il ne l'effa-rouchait pas, ne s'approchait jamais d'elle, et la contemplait comme une chose précieuse et fragile.
Le soir vint oú la fenaison fut terminée. La fée, s'approchant alors du jeune paysan, lui tendit sa main blanche en murmurant : Adieu! Mais il la retint, malgré elle, et en un flot de paroles entrecoupées il lui dit la grandeur de son amour, ses rêves de bonheur, ses craintes. La fée pâlit. Dégageant sa main avec violence, elle se détourna et réfléchit longtemps, le regard perdu dans le lointain.
- Je t'aime, dit-elle soudain, fixant le jeune homme dans le blanc des yeux. Je t'aime parce que tu es bon. Je t'aime parce que tu m'aimes, et que je veux connaître l'amour. Mais je n'ai pas confiance en toi. Je ne peux me donner à un homme, parce qu'il ferait mon malheur.
Le paysan protesta, supplia, pleura, se désespéra... jusqu'á ce que la jeune femme, fléchie, lui promit d'y penser encore et de lui donner ensuite une réponse. Au bout de trois jours de transes et de craintes, le paysan vit revenir sa fée, une nuit qu'il se promenait autour de son habitation.
- Eh bien, murmura-t-il. C'est oui? Dis que c'est oui!
- Je ne sais pas. Cela dépendra de toi. Je t'aime trop pour te quitter. Mais tu dois me jurer ici, sur ton honneur, que si je t'épouse, tu ne m'appelleras jamais serpent!
Le jeune homme, d'abord anxieux, accueillit ses derniers mots avec un grand rire épanoui.
- Allons, dit-il d'un ton bonasse, je crois que mon voisin a raison. Dans chaque fée il y a un grain de folie, et beaucoup d'enfantillages. Mais,je n'ai pas peur.
-Alors, tu promets?
- Oui, je jure, sur mon honneur et sur mon amour. Avant l'hiver, les deux jeunes gens étaient mariés. Leur lune de miel fut un bonheur sans mélange. La jeune femme, tendre et passionnée, entourait son mari des soins les plus délicats, lui épargnait tout souci, et travaillait bravement, elle aussi, en vrai campagnarde. Le paysan, toujours en admiration devant elle, s'isolait dans sa joie, et ne vivait plus que pour sa jolie fée aux yeux charmeurs. Une fillette vint réjouir leur amour, et plus tard un garçon. Ils tenaient tous deux de leur mére, et leur taille flexible et distinguée excitaient l'envie et l'étonnement des habitants du pays. Cependant une ombre vint se loger, petit á petit, dans le ménage heureux.
La fée n'avait jamais fait allusion au pays enchanteur d'où elle venait, ni à la vie qu'elle avait menée jusqu'alors.Son mari l'avait en vain interrogée sur ce point, il avait buté contre un mutisme complet.
Mais les instincts raffinés de la jeune femme se réveillèrent lorsqu'il s'agit de l'éducation de ses enfants. Elle les vêtait de merveilleuses tuniques blanches confectionnées en cachette pendant les veilles de la nuit, elle leur faisait éviter jalousement tout contact avec les rudes petits montagnards aux jeux grossiers. Ils parlaient français avec elle et comprenaient á peine le dialecte du pays. Le pére assista en silence á cette éducation soignée, qui offrait un contraste frappant avec celle qu'il avait reçue lui-même de ses parents. Ceux-ci, vieux paysans conservateurs,s'indignaient tout haut des gâteries et des histoires que la dame blanche prodiguait á leurs petits-enfants. Lorsque le paysan hasarda quelque observation timide á sa femme, celle-ci, d'ordinaire si aimable et douce, s'emporta et ordonna impérieusement de ne jamais revenir su-sujet, ni discuter une question qu'elle entendait traiter elle seule.
Le mari soupira, et s'en alla lentement, sans insister. Pour la premiére fois depuis son mariage, il se sentit seul. Sa femme, ses enfants appartenaient á un autre monde; leur langage, leurs goûts, leur finesse et leur beauté mystique, tout contribuait á les éloigner de lui et á l'humilier. Lorsqu'il se trouvait seul, on l'eût souvent surpris se regardant en cachette dans un miroir, et s'ajustant de son mieux, pour rendre moins frappante la différence entre lui et les siens. Les deux époux s'aimaient toujours, mais un voile de tristesse gênait leurs manifestations affectueuses. Chacun se sentait incompris par l'autre et en souffrait visiblement. Leur gêne augmenta lorsque les enfants, grandis, montrérent un naturel semblable en tous points á celui de leur mére. Ils posaient des questions embarrassantes á leurs parents, jugeaient leurs voisins et exprimaient franchement, avec l'innocence de leur âge, les observations que leur mére avait étouffées pendant toute sa vie de mariage.
Un jour, l'orage éclata : dans toute mentalité de paysan vaudois, une idée existe, ancrée avec force, celle de l'infériorité de la femme. Les voisins se moquérent ouvertement du mari bonhomme qui se laissait dicter la loi par sa fée, et pliait lá oú il aurait dú être maître.
Personne n'aime á être berné, et le mari indulgent rentra chez lui la rage au coeur.
On était au temps de la moisson et la fée déployait toute son activité aux champs, tandis que ses enfants couraient au loin cueillant des fleurs ou poursuivant des papillons, Le paysan coupait son blé péniblement, le front soucieux.
- J'en ai assez! cria-t-il tout d'un coup. Appelle-moi ces enfants, ils vont travailler aussi, ces fainéants. Son air, ses paroles offensantes, son ton surtout blessérent sur le vif la fée, qui pâlit en répondant froidement :
- Tu as raison, ils ne tiennent rien de toi, ils n'ont rien de vulgaire.
La querelle s'envenima á tel point que le mari, perdant la tête et ne pensant plus qu'á blesser sa femme sur 1e vif, s'écria :
- Tu n'es qu'un vilain serpent!
Sur le champ la fée disparut et son mari ne la revit plus jamais. Toutes ses recherches furent infructueuses et son foyer resta désert.
Les enfants seuls ne semblaient pas souffrir de leur abandon : toujours propres et bien peignés, on les eût dit soignés par la plus prévenante des méres! Ils avaient quelque crainte de ce pére morose qui ne pensait qu'á sa douleur, et chuchotaient volontiers dans les coins, en l'observant. Enfin, le paysan commença á s'étonner de leurs allures sournoises et les questionna adroitement á ce sujet. Aprés bien des tâtonnements, il sut que les enfants voyaient chaque matin leur mére, dans le creux d'un rocher voisin, et que c'était elle qui les pourvoyait de vêtements et les ornait avec tant de grâce. Le pére explora longtemps chacune des roches voisines, sans aucun résultat d'abord. Un matin, pourtant, il vit, juste en face de son habitation, un énorme serpent qui sommeillait au soleil. L'animal ne bougea pas á son approche, il fit scintiller ses merveilleuses pierreries et fixa le paysan avec un gémissement étouffé qui donna á celui-ci de l'émotion. Le jeune homme s'éloigna lentement, le coeur bouleversé : ce serpent extraordinaire (le paysan en était sûr), c'était... sa propre femme. |

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