( Conte de Corse par A. Sevacq )

Dans la région de Tallano, un petit lac situé dans la riviére du Rizzanése, au lieu-dit Tulono, est désigné aujourd'hui sous le nom de "Lao dilla pata", lac de la fée.
Vers la fin du XVIIIéme siécle, un nommé Poli d'Olmiccia, qui était propriétaire du domaine de Tulono, avait remarqué qu'une femme trés élégante venait chaque jour faire sa toilette sur le bord du lac, et qu'elle allait ensuite se blottir, comme une couleuvre dans un trou rond pratiqué verticalement dans un banc rocheux formant la berge droite du lac.
Poli brûlait du désir de posséder cette femme; plusieurs fois il tenta de la surprendre, mais dés qu'elle l'apercevait elle quittait rapidement sa niche et se précipitait dans le lac, oú elle disparaissait au fond des eaux comme par enchantement. Un jour, Poli profita du moment oú la femme était occupé á démêler ses cheveux au bord de l'eau pour lui jeter un lacet; il put la ramener ainsi á lui; elle essaya de lui échapper des mains, et voyant que ses efforts étaient vains elle lui dit :
- Que veux-tu de moi, mon ami?

- Me marier avec toi, répondit-il.

- Ne sais-tu pas que je suis déjà mariée á Dieu? reprit la femme.

-Ce que je sais, répondit l'autre, c'est que je m'en vais te mener avec moi á Olmiccia et que bientôt tu vas devenir mon épouse.

- Ah! je comprends, dit la femme.

Et cédant á l'insistance de Poli, elle dut lui promettre sa main et consentir á le suivre á Olmiccia.
Lá, le mariage eut lieu quelques jours aprés, mais 1a femme eut soin de faire au mari la recommandation suivante :
- Je consens á devenir ton épouse, á la condition que me t'inquiéteras jamais de savoir si je mange ou si je ne mange pas, si je bois ou si je ne bois pas, car je ne dois pas te laisser ignorer que je ne suis pas une femme comme les autres.
Poli s'empressa d'accepter cette condition.
Les époux Poli ont vécu en bonne harmonie durant vingt ans, et pendant ce temps ils eurent six enfants : trois garçons et trois filles (trois fées) ; la femme se tenait á table avec son mari et ses enfants, mais elle ne mangeait ni ne buvait, seulement, une fois le repas terminé, elle avait soin de ramasser les restes et de les emporter dans sa chambre. Le mari, qui commençait déjá á se faire vieux, eut un jour la faiblesse d'aller voir, par le trou de la serrure, ce que faisait sa femme dans sa chambre; il reconnut qu'elle avait sorti son corset et qu'elle était en train de manger, mais qu'elle introduisait les aliments sans les mastiquer dans une ouverture pratiquée dans le dos. La curiosité du mari n'en fut pas moins connue, car sa femme sortit précipitamment de sa chambre et l'apostropha ainsi :

- Misérable! tu as fait notre malheur á tous deux; procédons immédiatement au partage de nos enfants, car désormais nous ne pourrons plus vivre ensemble,
Le choix du mari se porta sur les trois garçons, aprés quoi sa femme disparut emportant ses trois filles, qui étaient des fées comme elle; mais au moment de quitter le seuil conjugal, elle proféra la prédiction suivante :
- Fino alla settesima generazione, la stirpe dei Poli piú di tre barbe mai generar non potrá, ce qui veut dire que, jusqu'á la septiéme génération, nulle progéniture de la famille Poli ne comptera jamais plus de trois hommes á barbe (trois héritiers mâles). Or la famille Poli en est aujourd'hui á la sixiéme génération et ce qu'a prédit la fée est arrivé.

Le récit de cette curieuse légende a été fait par un nommé Poli Antoine d'Olmiccia, qui est le petit-fils du petit-fils du mari de ta fée en question; cette fée est désignée aujourd'hui sous la dénomination de 'fée des Poli d'Olmzccia'.