Liza était la plus jolie fille dans tous les villages des alentours. Elle était fiancée depuis quelques mois à un jeune homme qui la venait voir une fois par semaine, le dimanche. Liza avait l'humeur gaie et plaisante. Son fiancé l'aimait d'un amour trop grave à son gré. Aussi l'entreprenait-elle souvent, et il n'était pas d'espiéglerie qu'elle ne s'amusât à lui faire.
Liza avait une petite servante aussi espiègle qu'elle. Elle aidait sa maîtresse à lutiner son pauvre fiancé. Quand celui-ci arrivait au manoir, le dimanche matin, il était rare que Liza fût là pour l'accueillir. La petite servante expliquait au galant l'absence de sa fiancée, et lui débitait à ce propos les histoires les plus invraisemblables. Or, Liza était tout simplement allée se cacher au grenier ou derrière un tas de paille dans la cour. Elle se montrait tout à coup, au moment où, désappointé, son fiancé s'apprêtait à reprendre le chemin du retour. C'étaient alors chez les deux écervelées des éclats de rire sans fin. Lol, le fiancé, ne tardait pas à se dérider lui-même, tout en reprochant à son amoureuse de gaspiller en enfantillages un temps qu'il eût été si bon de passer à dire de douces choses.
Mais Liza était incorrigible.Un samedi soir, elle dit à la petite servante :
- Quelle farce drôle pourrions-nous bien faire demain à Loll ?
- Dame ! répondit la petite servante, il faudrait en tout cas inventer quelque chose de nouveau, car nos anciennes ruses sont éventées presque toutes.
- C'est aussi mon avis. Ecoute, Annie (c'était le nom de la petite servante), il m'est venu une idée. Je voudrais voir si Loll m'aime vraiment autant qu'il le dit. Quand il arrivera demain et qu'il te demandera où je serai, tu lui répondras, avec un visage tout triste : "Hélas ! elle s'en est allée à Dieu ! Plus jamais vous ne la verrez en ce monde."
- Vous ferez donc la morte, Liza ?
- Précisemment.
- On prétend que celà porte malheur...
- Bah ! une plaisanterie innocente... Rien que pour juger si Loll aurait peine de coeur en me croyant perdue.
- Soit, dit Annie.
Elles passèrent une grande moitié de la nuit à organiser le complot. Le soleil du lendemain se leva. Nos deux folles s'en allèrent à la messe matinale, comme elles en avaient l'habitude depuis que Loll avait été admis à faire sa cour à Liza. Celui-ci pouvait ainsi passer le temps de la grand-messe en tête à tête avec sa promise. Le reste du personnel du manoir se rendait au bourg pour assister à l'office. Au deuxième son des cloches, parents, domestiques et porcher, tout le monde s'acheminait vers Faouët. Il ne demeurait au manoir que liza et sa petite servante. C'était le moment que Loll choisissait pour faire son apparition.
Dès que les deux jeunes filles se virent seules, ce dimancehe-là, elles s'empressèrent de mettre à exécution ce projet médité la veille. Liza s'étendit tout de son long sur la table de la cuisine, la tête appuyée à la miche de pain qui s'y trouvait. La petite servante jeta un drap de lit sur le corps de Liza. Puis, elle alla s'asseoir sur un banc. Le troisième coup de la grand-messe venait de sonner. La vibration des cloches s'éteignait à peine, que Loll parut dans le cadre de la porte.
- Bonjour et joie à vous, Annie ! Où est Liza, votre maîtresse ?
- C'est mauvais jour et tristesse que vous devriez dire, Loll, fit d'un ton larmoyant, Annie l'espiègle.
- Qu'y a-t-il donc que vous parlez de la sorte ?
- Il y a que ma maîtresse ne sera pas votre femme.
- Voulez-vous signifier par là que je ne suis plus de son goût ? ou bien, depuis dimanche dernier, est-il venu quelque nouveau galant ?
- Liza ne sera pas votre femme ni celle d'aucun homme. Liza est maintenant auprès de Dieu.
- Morte ! Liza !... Prenez garde, Annie ! Toute plaisanterie n'est pas bonne à faire.
- Mais regardez donc du côté de la table ! Soulevez le drap, et voyez ce qu'il y a dessous !
Le jeune homme devint tout pâle. De quoi la petite servante s'amusa fort, au dedans d'elle même. Il alla au drap, le souleva et recula épouvanté.
- Hélas ! ce n'est que trop vrai ! s'écria-t-il.
- Loll, prononça Annie en s'efforçant de garder son sérieux, n'avez-vous pas entendu dire que des amants avaient ressuscité leurs amoureuses mortes en les prenant sur leurs genoux et en leur donnant un baiser ? Si vous essayiez ce remède !...
- Malheureuse ! vous osez plaisanter encore !
- Essayez, vous dis-je, et ne vous fachez pas. Tenez, je vais vous aider.
Elle se leva du banc où elle était assise. Mais elle ne se fut pas plus tôt approchée de la table qu'elle faillit tomber à la renverse. Liza avait réellement au cou la couleur de la mort. Ses yeux agrandis n'avaient plus de regard.
- Ce n'est pas possible ! Ce n'est pas possible ! hurla par trois fois la pauvre Annie... Cà, Loll, prêtez-moi donc secours... Mettons-la sur son séant... Je vous jure qu'elle est vivante... Elle ne peut pas être morte!...
Si !!! Liza était morte, et bien morte. Les efforts réunis de Loll et d'Annie ne servirent qu'à tourmenter un cadavre.
Le lendemain, on enterrait la jolie héritière. Il est probable que son fiancé s'en consola à la longue. Mais la petite servante en resta folle. |