(Extrait du livre " Magies de la Bretagne" d'Anatole Le Braz)

La Peste est boiteuse. Celà ne l'empêche pas d'aller aussi vite que le vent. Seulement, elle ne peut pas sauter les riviéres. Elle n'a d'autre moyen de les franchir que de se faire porter sur le dos de quelque brave homme trop complaisant.

Un vieux, de Plestin, la rencontra un soir sur les bords du Douron. Elle était assise sur la berge, regardant l'eau couler. Elle venait de Lammeur qu'elle avait dépeuplé et se rendait dans le pays de Lanion.

- Hé, vieux ! cria-t-elle, auriez-vous l'obligeance de me prendre sur vos épaules pour me faire passer l'eau ? Je vous en récompenserai bien.

Le vieux, qui ne la connaissait pas, y consentit.

L'ayant chargée sur ses épaules, il entra dans la riviére. Mais, à mesure qu'il avançait, il la sentait peser sur lui d'un poids plus lourd. A la fin, épuisé, et le courant étant trés fort, il lui dit :

- Ma foi, bonne dame, je vais vous planter là. Je ne tiens pas à me noyer pour vous.

- De grâce, ne fais pas celà. Ramène-moi plutôt à l'endroit où tu m'as prise.

- Soit.

Et il rebroussa chemin, sans trop de peine, son fardeau s'allégeant au fur et à mesure qu'il se rapprochait du rivage.

Le pays de Lannion fut ainsi préservé de la peste.

Mais si le vieux avait laissé tomber la vilaine au beau milieu de la riviére, le monde aurait été débarassé d'elle à jamais.

 

A Plogoff, on raconte comme voici l'apparition de la peste :

Un navire passait au large, couvert de grandes voiles sombres. Quand il fut en face de la vallée de Parkou-Bruk, on en vit s'élever une longue fumée blanche semblable au fantôme d'une femme. Elle vint vers la côte, en traversant l'air, sans toucher l'eau. C'était la Peste. En un seul jour, elle eut dévasté tout le pays à trois lieues à la ronde.